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Une riche vie de pauvreLe tableau des bonnes actions revu et corrigé L'année scolaire faillit tourner complètement à l'aigre. Le samedi on distribuait une feuille où était inscrite, à gauche, une liste de bonnes actions et de sacrifices, et en haut, les jours de la semaine. On lisait de haut en bas : communions, chapelets, abstinences, jeûnes, etc. Nous n'ignorions pas que l'invention émanait du père spirituel économe, et nous estimions que la piété secondait à point nommé la ladrerie de l'intendant. Un fayot dégingandé, pas très malin, qui portait le nom prédestiné de Mouton et que nous appelions Pustule, m'entendit développer ce thème et me cafarda. Je venais d'achever ma quarantaine. L'abbé Laborde me le rappela sans indulgence. Il m'apprit que mon âme était plus noire que l'enfer, ce dont je me souciais comme un poisson d'une pomme. Plus préoccupante était la menace de me livrer au bras séculier, en l'espèce à Lacoste. Je remettais toujours le tableau des bonnes actions et sacrifices indemne de toute annotation. Cette fois, contrefaisant le modèle et mon écriture, j'en établis un exemplaire de mon cru. La liste des efforts consentis pour secouer les chaînes du démon et devenir meilleur y était remplacée par une nomenclature gastronomique : pâté, jambon, crêpes, chocolat. En face, sur chaque indication de jour, deux croix, ce qui signifiait que j'avais mangé deux fois par jour ces gourmandises. Au-dessous, en lettres plus appuyées, deux rubriques s'adressaient directement à MM. Laborde et Lacoste, leur présentant des saluts et leur décernant des titres qui sont en général bannis du langage civilisé. Et en face, il y en avait, des croix ! Le dépouillement des papiers déclencha une enquête instantanée. Plusieurs jours durant nous comparûmes les uns après les autres devant le père spirituel. Il nous invitait à reproduire des lettres d'imprimerie majuscules, avec interdiction à chacun de révéler la nature de l'épreuve à âme qui vive. Précaution puérile ! Je sentais nettement que je comptais parmi les plus suspects. Mais j'avais tracé le billet peccant et injurieux en utilisant un montage de trois plumes. Rien qui déforme davantage une écriture. Il me suffisait donc de me servir d'une plume normalement ajustée au porte-plume pour que nul ne pût m'identifier. Un prétendant au titre de romancier, un certain Darmagnac, qui signait bravement d'Armagnac, expliquait à qui voulait l'écouter qu'un voyou du lycée avait jeté ce papier par dessus le mur de clôture et qu'un pensionnaire l'avait ramassé par mégarde. À force de raconter cette abracadabrante histoire, il y croyait sincèrement, et le clan du père spirituel, Lacoste en tête, était ébranlé. Je fus acquitté au bénéfice du doute. On ne découvrit pas le coupable, et pour cause. Mais j'avais eu chaud ! Retour à la liste |
| Medusis, maison fondée à Paris en 1999. |