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Une riche vie de pauvreLa Maignette J'éprouvais le besoin d'être protégé, comme tous les enfants. Je ne confessais jamais mes chagrins. Je ne me souviens pas d'avoir pleuré. Mais, quand j'avais le coeur gros, je venais me réfugier auprès de ma grand-mère. D'aspect bourru, un foulard noir toujours noué autour de la tête, elle était sujette à des comportements comiques et à des bienveillances immodérées. Chaque fois qu'elle entamait l'élevage d'un porcelet, elle ne lui servait que des restes choisis. Il lui arrivait de prélever les meilleurs légumes de la marmite à son intention. Le porc avalait gloutonnement. Elle s'extasiait : " Qu'il est gentil, disait-elle. Il est sans pareil ! " Et de le caresser, de le bichonner, de lui murmurer des mots tendres. Repu, saturé, au bord de l'indigestion, le goret dédaignait bientôt la nourriture. Il la humait d'un air dégoûté, puis, d'un coup de groin, il envoyait le seau et son contenu valser sur la paille. Ma grand-mère alors se déchaînait : " La sale bête ! " hurlait-elle. Elle essayait de le frapper à grand renfort de sabots. L'animal, malin, s'esquivait, dessinant mille entrechats, se faufilant entre ses jambes, courant le long des murs comme un lézard. De guerre lasse, ma grand-mère reculait jusqu'à la sortie. Elle inondait le cochon d'insultes abominables qui tombaient dans une indifférence absolue. Elle n'a jamais pris un repas à table, sauf à l'occasion de fêtes rares, exceptionnelles. Elle mangeait sur ses genoux, assise sur une chaise basse, prompte à servir les hommes au moindre signal. Je l'appelais Maignette. Je partageais son lit. Tous les soirs, en nous couchant, je me blottissais contre elle. Je la suppliais, sans jamais y manquer : " Promets-moi que tu ne mourras pas avant moi, Maignette ! ". Elle promettait. Revigoré par cette assurance, j'avais envie de lui raconter les moindres événements de la journée. Elle saisissait une de mes jambes, la serrait très fort. " Si tu ne dors pas tout de suite, je t'étrangle ! " menaçait-elle. C'est ainsi, je crois, que j'ai contracté l'habitude de m'endormir sitôt étendu. Hélas ! La Maignette est morte fin juin 1944, en pleine bataille de France, sans que j'aie pu assister à ses derniers moments ni à sa sépulture. Je ne me suis pas habitué à son absence. Retour à la liste |
| Medusis, maison fondée à Paris en 1999. |