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Une riche vie de pauvreLe Méric & le curé des chèvres Des cantonniers étaient chargés d'entretenir les fossés, émonder les haies, faucher les herbes, dégager les saignées qui évacuaient l'eau. À chacun était attribuée, à titre permanent, une certaine longueur de route. Sur le tronçon de Pessoulens régnait Méric. De taille moyenne, il était charpenté en athlète. Avec l'âge, sa moustache tombante était devenue aussi blanche que la pierre du chemin, et son ventre le précédait d'une longueur. Il racontait inlassablement la campagne du Tonkin, qu'il avait soutenue, sept ans durant, dans l'escadre de l'amiral Courbet. L'immersion du lieutenant mort des fièvres, aux accents des trompettes marines, hérissait ma peau d'une sorte d'horreur sacrée. Les revues que le commandant en chef passait à bord du vaisseau amiral, seul debout au gaillard d'avant, pendant que le drapeau tricolore claquait au maître mât et que les unités subordonnées, rangées aux bastingages, présentaient les armes, me soulevaient d'admiration et d'envie. Elles m'obsédaient. Un jour, je commandai au petit-fils de l'instituteur : " Toi, tu t'engageras dans la marine. Et moi, je serai général ! ". À mes yeux, Méric était un héros de légende. Alors que mes parents et les voisins ajoutaient tant de prix à un vulgaire sou, lui, le bourlingueur, il avait vidé une musette pleine de piastres en or pour les remplacer par du ratafia. Il tremblait devant ses supérieurs. Il ne désignait qu'à voix basse le chef cantonnier, qu'il avait baptisé l'astouret (l'épervier), ou l'agent voyer, qu'il appelait la toudo (la buse). Mais ces terreurs-là, je refusais de les connaître. Je constatais qu'il n'avait peur ni des grenouilles quand elles coassaient à l'approche de la nuit, ni des chiens errants, ni même des trimards, quand ils tentaient d'abuser de sa bonhomie naturelle. Sur quel ton il les priait de passer leur chemin ! Et puis, moi qui ne buvais que du lait, qui voyais mon père, mon grand-père, les domestiques se contenter de claire piquette, j'écarquillais les yeux devant sa façon de lamper l'eau de vie. Il venait tous les matins à Fonté, à jeun. Il poussait la porte de la cuisine et criait : " Vous êtes là, les femmes ? ". La plus diligente prenait un verre contenant un quart de litre et le remplissait d'alcool à ras bord. Debout, Méric s'emparait du verre, le portait à ses lèvres et ne le reposait que vide. " Bien merci, la compagnie ! " disait-il. Sa résistance à l'alcool était surprenante. Un jour que l'on distillait des prunes, il but un grand verre d'eau de vie brûlante à plus de 75°. Il ne cilla pas. " Hum ! dit-il. Elle tuerait des moucherons. " Et il s'en fut, majestueux. Il mourut à 87 ans parce que, ayant glissé dans un escalier, il se fractura le col du fémur et ne guérit pas. Il m'avait pris en affection. Je l'aimais beaucoup. La pierre avait de quoi s'employer sur la route. Percée de cratères, la chaussée secouait la diligence du samedi au point de rompre les essieux et de briser les ferrures des roues. Sans hâte excessive, Méric préparait le chargement. Il m'avait bourré un sac de paille, semblable au sien. Je m'asseyais dessus, tout près de lui, contre le tas de moellons. Il m'avait donné un marteau. Nous cassions les pierres de conserve, tout en devisant. Quand elles étaient réfractaires, je les lui repassais : " Casse celle-là, Méric ! " Il la pulvérisait d'un coup sec, et je riais de plaisir. Quel que fût mon attachement au cantonnier, mon père demeurait le modèle suprême. Quand passait le " curé des chèvres ", mon père prenait une dimension surhumaine. Le curé des chèvres, malheureux innocent, avait, disait-on, perdu la raison au séminaire. Toujours vêtu d'une soutane en lambeaux et coiffé d'un chapeau ecclésiastique, il avait élu domicile dans les bois du Castéron et il demandait l'aumône de ferme en ferme, flanqué de deux chèvres, l'une à sa droite, l'autre à sa gauche. Inoffensif à coup sûr, il affichait une insolence apocalyptique, blâmant et maudissant. Je me suis toujours représenté le prédicateur Maillard et Savonarole sous les traits du curé des chèvres. Il inspirait une horreur superstitieuse. " Tu es marié, toi ? interrogeait-il par exemple. Au feu d'enfer ! Car la femme est le poison du diable. Tu grilleras jusqu'à la fin de l'éternité. " Suivait un rosaire d'injures et d'imprécations de plus en plus incohérentes. Mon père n'en avait pas peur, c'était manifeste. Quand il se présentait, généralement le samedi soir, il lui coupait le long de la miche une tranche de pain tendre et y ajoutait tantôt du fromage, tantôt du saucisson, tantôt du jambon. Et le curé des chèvres se confondait en bénédictions. Retour à la liste |
| Medusis, maison fondée à Paris en 1999. |