|
|
|
|||||||||
|
||||||||||
Une riche vie de pauvreDépart pour Fleurance, arrivée à Salinis La rentrée, un peu plus tardive qu'à l'ordinaire, était fixée au 7 octobre 1919, à cinq heures au plus tard. Mon père avait racheté un cheval, trop jeune et trop fluet pour un service intensif. Quand il l'avait acquis, soucieux d'économie, il n'avait pas envisagé d'autres courses que le voyage hebdomadaire au marché de Beaumont. Or, pour se rendre à Auch, il fallait prendre le train à Fleurance, à vingt-sept kilomètres de Pessoulens. Les côtes étaient raides et nombreuses. Pas d'autre moyen de transport que le char à banc attelé du petit cheval. Il peina dur. Jamais je n'ai pu effacer le souvenir de cette bête endolorie. Pour arriver à Fleurance à neuf heures, nous étions partis à cinq, mon père, ma grand-mère, les bagages et moi. Les bagages étaient sinon lourds, du moins volumineux. D'un côté, roulés dans une couverture, les draps de lit, l'oreiller, un couvre-pieds, un édredon et un sac de couchage en molleton. De l'autre, dans un sac beige en toile serrée que mon père avait rapporté de l'armée, il y avait mon linge de corps, une paire de sabots garnis de paille, des chaussons, des vêtements et des provisions de bouche pour le goûter de quatre heures. Dans la nuit noire je devinai Peyrac, Fonté, Monplaisir, Montaut, le Tartaille... Je vécus à nouveau le drame de l'arrachement. Après Saint Léonard, le jour se leva. Mais le paysage m'était désormais étranger. Par la suite, loisir me serait offert d'en enregistrer le moindre détail, au cours de mes déplacements à bicyclette. Baignant dans le froid du matin, nous atteignîmes Fleurance transis. Le cheval remisé fort loin, nous nous rendîmes à la gare à pied, les bagages sur le dos. Pour parcourir la trentaine de kilomètres qui séparent Fleurance d'Auch, le train mettait au moins deux heures. À chaque station, il manoeuvrait, décrochant et accrochant des wagons de marchandises. La gare d'Auch est bâtie au pied de la ville, qui grimpe le long du coteau. Sous les bagages, nous gravîmes la pente jusqu'au collège situé du côté opposé de l'agglomération, bien au-delà des Allées d'Étigny, à trois kilomètres du chemin de fer. Nous parvînmes à destination sur le coup de une heure, fourbus, mais réchauffés. Le concierge, un gros moustachu, nous accueillit rondement. Les parents n'étaient pas autorisés à pénétrer à l'intérieur, ils devaient s'arrêter au parloir. Je pouvais y entreposer mes effets jusqu'à ce qu'un surveillant vienne me chercher et m'indique la place que j'occuperais au dortoir et au vestiaire. Nous profitâmes de la halte pour casser sommairement la croûte. J'avais faim. Mes parents m'abandonnèrent au parloir afin de reprendre le train de quatre heures. Des nouveaux, accompagnés de leurs père et mère, s'entassaient dans la pièce, transformée en volière. Soudain une porte s'ouvrit. Un curé gigantesque, crâne poli, visage de bois, prononça d'une voix métallique : " Les nouveaux avec moi. En silence. " Je saisis mon sac et mon paquet de literie et je suivis la foule. Au bas d'un escalier, le surveillant tira un papier de sa poche et fit l'appel. Il nous assigna un lit dans le dortoir des petits, puis nous conduisit au vestiaire. Je me préparais à redescendre. " Où allez-vous, Bégué ? " interrogea durement le curé, doué d'une remarquable mémoire des noms et des physionomies. " On ne s'absente pas sans permission ", gronda-t-il. Je sollicitai la permission de rejoindre le dortoir. Je rencontrai un garçon de mon âge, petit, maigre, agile, déluré. " Comment t'appelles-tu ? " me demanda-t-il. Je me nommai. " Moi, je m'appelle Saubestre. Gros Lacoste t'a pas encore engueulé ? Ça va venir. " Ainsi appris-je que le géant en soutane répondait au nom de Lacoste. Pendant quatre ans j'allais subir sa férule, en état de guerre permanente contre sa terrible autorité. Retour à la liste |
| Medusis, maison fondée à Paris en 1999. |