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Une riche vie de pauvre

Un trafic de chapelets...

Cependant, je ne faisais plus parler de moi, nulle part. Incrédules, les surveillants se demandaient avec un étonnement sceptique si je n'allais pas me convertir. À la vérité, mon attention se concentrait sur un très important problème. Le seul sport autorisé, sinon encouragé, était le rugby. La campagne acharnée de Saubestre, Roquejoffre, Bonassies et quelques autres, un goût certain et peut-être aussi une certaine aptitude à ce jeu, m'avaient hissé aux responsabilités de chef de camp junior.

Débordant les fonctions de capitaine, le chef de camp devait pourvoir aux besoins de son équipe. Il était à la fois le commandant, l'entraîneur et l'économe. Il avait droit à une sortie de deux heures par semaine, le mercredi après la promenade, pour effectuer les emplettes nécessaires. Il disposait à cet effet d'un budget alimenté par des cotisations et géré par lui sous le contrôle d'un comité d'élèves, en fait sous la surveillance d'un prêtre délégué aux activités parascolaires.

Pareilles fonctions étaient donc assorties de privilèges considérables, exorbitants du droit commun. Il ne s'agissait pas de s'en dépouiller pour le plaisir de jouer un tour de plus aux deux corbeaux, pour détestables qu'ils fussent. J'étais résolu à tout mettre en oeuvre pour les conserver. J'y attachais un prix démesuré pour la raison que voici.

Je manquais d'argent. Mes parents, quand ma mère n'était pas de trop méchante humeur, me donnaient environ vingt francs par trimestre. À se payer une tablette de chocolat quand on est content de soi, pour se récompenser, ou mécontent, pour se consoler ; à faire réparer une chaussure ou un gros accroc à un vêtement ; à honorer le coiffeur ; à acquérir quelque publication ou quelque livre au marché noir ; à s'approvisionner en boulards de fer et de verre multicolore... vingt francs ne résistaient pas trois mois. Il fallait aussi régler le chemin de fer, à l'aller et au retour, sur le même crédit. Si j'avais la mauvaise fortune de me heurter à ma mère sur la fin des vacances, je ne voyais pas la couleur des vingt francs... La Maignette, quand elle m'avait gratifié d'une pièce de cinq francs pour les frais du voyage, avait sérieusement écorné ses ressources disponibles.

J'avais constaté que les chapelets, exclusivité du père spirituel, ne duraient pas huit jours dans nos poches encombrées des objets les plus hétéroclites. Ils coûtaient trente sous. Obligés de les montrer intacts à toute réquisition, sous astreinte de deux cents vers latins, les chapelets nous ruinaient tous, riches et pauvres. Or j'avais remarqué, à la vitrine d'un libraire barbu dont je sus bientôt qu'il était le Vénérable de la loge maçonnique, des chapelets qui me semblaient solides.

Il fallait d'abord éviter d'être vu chez le libraire. Au coin de la cathédrale, sur une place farcie de curés et de soeurs, la boutique était dangereusement située. Ensuite il fallait pousser la porte, interpeller le libraire barbu, demander à voir la marchandise, s'enquérir du prix. Toutes ces démarches ne me plaisaient qu'à moitié. Enfin, écoulerais-je mon achalandage, et avec un bénéfice assez intéressant ? Vis à vis de Roquejoffre, bavard, je gardai le secret. Je pris avis de Saubestre, qui applaudit à l'idée, m'assura du succès. Je me jetai à l'eau. Le libraire me montra un chapelet. Je l'examinai. Ses grains étaient en fer, ou quelque chose d'approchant. L'attache était, semblait-il, en laiton souple. Je tirai, elle ne céda pas. D'aspect il se confondait avec les chapelets orthodoxes du père spirituel. La différence, argument de vente, résidait en la solidité, et aussi dans l'origine. Venant d'un franc-maçon, il exhalait un parfum d'exotisme. Enfin, considération déterminante : l'argent ne tomberait pas dans l'escarcelle du père spirituel.

Le prix était imbattable : cinq sous. J'en achetai quatre. À vingt sous l'un, je les vendis dans la matinée du lendemain. Le mercredi suivant, j'en achetai dix. Je les écoulai en deux jours.

J'adjoignis alors à mon éventaire quelques riens : des crayons, des carnets, des plumes surtout. Le collège ne distribuait que des plumes courtes, larges, dont la pointe sortait brusquement d'entre deux ailes. Il était extrêmement malaisé de les ajuster à plusieurs sur un même porte-plume. J'introduisis la Sergent Major. Bientôt la demande afflua. Les plus astucieux groupaient jusqu'à cinq Sergent Major sous un même porte-plume. Pour ma part, je ne réussissais pas à dépasser la combinaison de trois plumes. Le système permettait de copier les vers trois par trois, sinon cinq par cinq ! Les plumes fonctionnaient en porte-à-faux. Elles ne duraient pas longtemps. J'obtenais deux plumes pour un sou chez le franc-maçon, et je les cédais à raison de trois pour dix sous, ou de cinq pour quinze sous. Je continuai ce trafic jusqu'à Pâques.

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Medusis, maison fondée à Paris en 1999.