|
|
|
|||||||||
|
||||||||||
Une riche vie de pauvreLes veillées Les jours les plus fastes étaient ceux qui devaient se terminer par une veillée, où se rassemblaient les voisins amis. Quand elle ne se déroulait pas à la maison, nous partions sur le coup de six heures et demie. Mon père, brandissant une lampe tempête, marchait le premier. Je lui donnais la main. Ma mère et ma grand-mère suivaient. Mon grand-père, le plus souvent accompagné d'un domestique, bouclait le cortège. Ces veillées étaient extraordinaires. Leur atmosphère défie l'imagination de quiconque ne les a pas fréquentées. Les convives formaient un grand cercle autour du foyer, hommes, femmes et enfants mêlés. On se relayait au coin du feu. L'intensité de la chaleur, autant que la politesse, y incitait. On mangeait des châtaignes grillées, des fèves ou des pois chiches torréfiés ; on buvait des lampées de piquette versées de la " pinte ". Parfois, on plongeait les pois chiches très chauds dans de l'eau généreusement sucrée. Ils avaient alors un goût de bonbon. Certaines familles, ou plus huppées ou moins économes, offraient du café avec de l'eau de vie pour l'arroser. Mais le régal n'était pas de bouche. À la lettre, il était d'esprit. On ne jasait guère du voisin, sauf du curé. La conversation, générale et précipitée au début, roulait sur les résultats de la dernière campagne. Chacun racontait ses travaux, essayait d'analyser avec les autres les causes de réussite ou d'échec. On confrontait les expériences. On comparait les projets et les programmes. Les femmes soumettaient leur basse-cour à un examen collectif. Au fur et à mesure que je grandissais en âge, j'écoutais tout avec une attention accrue. Je refoulais mon envie d'intervenir, non point par déférence ou timidité, mais de peur de dire des sottises. Elles m'auraient ravalé à ma place d'enfant, tandis que, drapé dans mon silence, j'étais toujours en droit de me rêver adulte... J'attendais avec fièvre l'heure des contes. Ils étaient affaire de spécialistes. Mon grand-père d'abord, le Baraillou ensuite étaient imbattables. De l'avis unanime, le Baraillou n'égalait pas son concurrent. Il se renouvelait moins. La trame de ses récits était plus rêche et plus vulgaire, articulée sur des ressorts plus simples et plus naïfs. La démarche en était sèche et saccadée. À l'aube de la Toussaint, il s'était placé à l'affût au lieu d'assister à la messe. Un lapin trottinait à bonne portée. Il avai épaulé, appuyé sur la gâchette une fois, deux fois. En vain. À la troisième tentative, le coup était parti. Le Baraillou avait voulu ramasser le lapin. Il n'avait trouvé qu'un drap mortuaire noir marqué d'une large croix grise. Tel était le type de ses histoires. Mon grand-père disposait d'une gamme infiniment plus charnue et variée. Non seulement il savait par coeur les vieux contes gascons dont j'ai plus tard retrouvé le texte, non sans émotion, dans le recueil de Bladé, mais encore il puisait dans le riche héritage du Béarn et de l'Agenais, dont il lui arrivait d'adopter les dialectes. À l'entendre, il tenait tous ses récits des anciens, dont il ne précisait pas davantage l'identité, sans doute parce qu'il en avait lui-même inventé un certain nombre. Les animaux parlaient. Jésus et les Saints redescendaient parmi les paysans. Ils éclairaient, protégeaient, récompensaient ou châtiaient dès ce monde. Le Paradis, le Purgatoire, l'Enfer s'entrouvraient, et l'on entendait les entretiens avec Dieu le Père, avec Saint Pierre, avec Lucifer comme si on y était. Puis l'inépuisable source : l'épopée napoléonienne, d'où l'Empereur émergeait, moins homme que dieu. Les voyous qui l'avaient trahi parce qu'il les dominait de trop haut, parce qu'il était trop bon, trop indulgent, suaient en enfer leur désespoir et leur remords. Lui, au milieu de sa garde fidèle, entouré de ses héros dont le maréchal Lannes, originaire de Lectoure, restait à jamais le symbole, occupait au ciel un espace de gloire qui, de toute éternité, lui était réservé. J'avoue n'avoir jamais pu étudier l'histoire de Napoléon sans éprouver, au fond de moi et en arrière-plan, l'admiration que lui vouait mon grand-père. En dépit de ses détracteurs et de mes efforts d'objectivité, la gigantesque image n'a jamais cessé de m'exalter. Sauf quand il parlait de l'Empereur, mon grand-père ne croyait pas un mot de ce qu'il racontait. Le merveilleux n'était pas son fort. Si quelqu'un d'autre s'était hasardé à pareilles divagations, il l'aurait traité d'illuminé, accablé de sarcasmes mortels. Mais là, au cours des veillées, il changeait de peau. L'impossible et l'invraisemblable devenaient réalité, une réalité sublime, surnaturelle, exprimée par une liturgie verbale dont l'officiant se grisait. Son armoire bourrée de livres et d'opuscules lui fournissait une abondante matière. Il l'exploitait avec un art consommé. Le Baraillou me faisait peur ou m'offusquait. Mon grand-père me transportait dans l'univers du fantastique et de la féerie, où il fait bon vivre parce que la lumière y balaie les ténèbres et que la vertu y est toujours victorieuse. " Qu'il parle bien ! Qu'il raconte bien, l'Élie ! ", se répétaient les auditeurs. Il me semblait que ces éloges rejaillissaient sur moi. Retour à la liste |
| Medusis, maison fondée à Paris en 1999. |